On les appellera, quelques années plus tard, «bougnoules» ou «ratons» ou «fell'». Mais entre 1943 et 1945, ils ont au prix de leur sang contribué à libérer la France. Indigènes, beau film de Rachid Bouchareb, leur rendait hier justice sur la Croisette.
C'est, en quelque sorte, un autre état du cinéma français - et ça n'est pas le plus inintéressant. Présenté hier en compétition cannoise, après Selon Charlie, film bourgeoisement choral et sans grande conséquence de Nicole Garcia, et le magnifiquement rugueux - mais semblant ici un peu tombé de la planète Mercure - Flandres de Bruno Dumont, Indigènes de Rachid Bouchareb, impeccable film de guerre et salubre rappel des faits, renvoyait avec pas mal d'allure à un certain cinéma de dénonciation des années 70, qu'on croyait passé à la trappe des nouveaux formalismes. Du cinéma fait pour le plus grand public, et qui le fait avancer un peu plus avant sur le chemin de la compréhension historique de lui-même.
Ces Indigènes, ce sont les quelque 700 000 hommes, originaires surtout des colonies françaises du Maghreb et d'Afrique de l'Ouest, qui constituèrent durant la seconde Guerre Mondiale l'Armée française d'Afrique, d'inspiration gaulienne, et furent dès 1943 en première ligne en Tunisie, en Sicile, en Italie, en Provence, en Alsace-Lorraine enfin lors de la très violente contre-attaque allemande de janvier 1945.
Ils y laissèrent, ces «Africains» venus sans barguigner défendre «la mère patrie» et si peu payés de retour, plusieurs dizaines de milliers d'entre eux tombés au front. Et c'est peu dire qu'on ne s'en souvient pas volontiers: depuis le début des années 1960, les retraites et pensions des «anciens combattants indigènes» ont été bloquées à leur niveau de 1959, comme si la communauté nationale avait à leur égard une dette moindre qu'aux natifs de l'hexagone. Pour information, le dernier des tirailleurs sénégalais, décédé fin 1998 à l'âge de 104 ans, touchait alors une pension mensuelle d'un montant de 340,21 francs, soit 51,86 euros...
«Une trahison sentimentale»
Rachid Bouchareb suit pas à pas, sur tous ces fronts, quatre de ces combattants, soldats français d'Algérie qu'incarnent - ils sont tous parfaits, comme transcendés par ce que cette histoire comporte en eux d'échos personnels - Jamel Debbouze, dont c'est le premier rôle dramatique, Samy Nacéri, Roschdy Zem et Sami Bouajila.
«Il y a une dimension politique à l'intérieur du film, confirmait hier sur la Croisette Rachid Bouchareb. Nous avions tous dans notre chair l'envie d'ouvrir ce chapitre de l'Histoire de France, parce qu'on en fait partie. On était prêts à témoigner». «Ce n'est pas revanchard, mais crevons l'abcès», poursuivait Samy Nacéri qui convenait aussi avoir pris, en la circonstance, «une leçon d'Histoire».
Il n'y s'agit pas uniquement, d'ailleurs, d'un retour vers le passé. «On représente les enfants de ces Abdelkader, on représente une jonction entre ici et là-bas. On représente une mémoire», insistait à cet égard Sami Bouajila. Une mémoire déçue, plus encore que douloureuse: «L'histoire de ces hommes et leur relation à la France, rappelait aussi Bouchareb, ne commence pas à partir des années 60. Bien avant, ils sont venus, ils ont libéré la France, ils ont été des héros. Ce n'étaient pas seulement des mecs qui balaient les rues! Ils étaient des héros aimés, accueillis à bras ouverts! Cela reste souvent les plus beaux moments de leur vie. C'est aussi pourquoi l'attitude qui a suivi jusqu'à aujourd'hui leur parait d'autant plus bizarre. Ils le vivent plutôt comme une histoire d'amour malheureuse, une trahison sentimentale».
Quant à Djamel Debbouze, répondant à une question sur le ministre de l'intérieur et l'actuel débat autour de la nouvelle loi sur l'immigration, il a seulement répondu: «Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy sera influencé par ce film. Je pense que Nicolas Sarkozy a un but bien précis et qu'il mettra tout en oeuvre pour l'atteindre quelles que soient les conséquences. Vu son évolution politique, on peut s'attendre à tout». Est-ce une autre histoire, ou la même Histoire?